31.05.2009

Colombie

En Colombie, les paramilitaires déposent les armes et s'essayent à la réinsertion

Des membres du groupe paramilitaire Calima Bloc viennent déposer les armes, en 2004 à Bugalagrande, à 500 km au nord de la capitale colombienne, Bogota.

Des membres du groupe paramilitaire Calima Bloc viennent déposer les armes, en 2004 à Bugalagrande, à 500 km au nord de la capitale colombienne, Bogota.

L'air sent la mer, le sable et les poubelles. Consuelo, 54 ans, contemple la rue longée d'arbres tordus et de bicoques en bois. "Je n'aurais jamais cru que nous aurions un jour une vraie rue goudronnée ici, explique-t-elle. Les réinsérés ont bien bossé."

Consuelo est arrivée il y a quatorze ans, avec une poignée de paysans et une ribambelle d'enfants, pour occuper un lopin aride et tenter de trouver du travail dans la ville colombienne de Carthagène des Indes, sur la côte caraïbe.

Le bidonville n'a cessé de grandir, alimenté par le flux incessant des réfugiés fuyant la violence des campagnes colombiennes. Baptisé Nelson-Mandela, le quartier compte aujourd'hui 40 000 habitants, des dizaines de "réinsérés" et une seule rue goudronnée.

arlos Arturo Torres n'aime pas ce terme de "réinsérés", "qui stigmatise ceux qui ont un jour fait la guerre". Membre des féroces milices paramilitaires pendant neuf ans, il a, en 2005, déposé les armes, sur ordre de ses chefs engagés dans un processus de négociation avec le président Alvaro Uribe.

Il se présente comme un "citoyen membre du programme gouvernemental de réintégration". "Au début, tout était difficile, les gens ne nous aimaient pas, raconte-t-il. Forcément, ils avaient peur. Il a fallu leur démontrer qu'on n'était pas des assassins. C'est pour cela qu'on a eu l'idée de goudronner la grand-rue du quartier."

Avec Ruben, un jeune leader du quartier, et l'aide d'une organisation locale, ils se sont démenés pour trouver les fonds, acheter les matériaux et mettre tous les habitants de la voie au travail. Chaque famille a fourni la main-d'oeuvre pour goudronner devant sa maison. Les paramilitaires démobilisés - et quelques guérilleros déserteurs - sont venus en renfort des foyers sans gros bras.

"Il fallait que la société comprenne que la paix est une bonne affaire pour tout le monde", explique Ruben. Ici comme ailleurs, les aides financières accordées par le gouvernement aux démobilisés ayant accepté de jouer le jeu de la paix ont souvent fait des jaloux. Carlos Arturo touche encore 400 000 pesos par mois (130 euros) du gouvernement. C'est beaucoup dans un quartier ravagé par le chômage. "Les gens ont évidemment du mal à admettre que les assassins soient finalement récompensés. Et le risque, c'est que les jeunes se convainquent qu'il est plus payant de prendre les armes", soupire Ruben.

Selon les chiffres officiels, plus de 30 000 paramilitaires au total ont accepté d'être démobilisés entre 2003 et 2007. Mais plus de 3 000 d'entre eux ont d'ores et déjà repris du service sous les ordres d'une nouvelle génération de trafiquants de drogue. Les "bandes criminelles émergentes" fleurissent partout dans le pays.

"Moi, grâce à la construction de la rue, j'ai découvert que j'avais des dons de leader, que je pouvais être utile aux gens et devenir quelqu'un", raconte Carlos Arturo. Il sait que jamais il ne repartira pour la guerre.

Comment garantir le succès d'un programme de réintégration d'ex-combattants, en Colombie ou ailleurs ? "En créant des emplois", répond sans hésiter Carlos Arturo. "Plus facile à dire qu'à faire", rappellent à l'unisson les experts réunis à quelques kilomètres de là, dans les installations climatisées du centre de convention de Carthagène.

Le premier congrès international sur le désarmement, la démobilisation et la réinsertion s'y est tenu du 4 au 6 mai. "Il n'y a pas de recette, pas de formule magique pour en finir avec la guerre. Mais on peut parfois tirer des leçons des expériences menées ailleurs, ne serait-ce que pour savoir ce qui ne marche pas", souligne Marcelo Jorge Fabre, spécialiste des conflits africains à la Banque mondiale.

Les amnisties, bourses et autres avantages offerts aux ex-combattants pour les convaincre des vertus de la vie civile ne suffisent pas. Il faut travailler avec la collectivité - le village, le quartier - qui les accueillera. "Rien ne sert de donner une formation technique à un ex-para si, stigmatisé par son passé, il ne peut pas se faire embaucher après", résume le Colombien Franck Pearl, haut conseiller pour la réinsertion.

Faire d'un guerrier un pâtissier ou un patron de microentreprise n'est pas affaire d'un jour. "Les programmes de réintégration d'ex-combattants sont des programmes à long terme. Or les bailleurs de fonds exigent des résultats rapides", souligne Alfredo Lazarte-Hoyle, de l'Organisation internationale du travail (OIT).

"Paradoxalement, le président colombien Alvaro Uribe semble convaincu qu'il va pouvoir faire l'économie d'un processus de paix et finir la guerre sans réformer les structures", note un fonctionnaire onusien. Dans le quartier Nelson-Mandela, la réintégration communautaire a fait ses preuves. Mais une rue ne fait pas la paix.

16:37 Ecrit par EUROBERBERE dans Colombie | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook